Addictions : Ce n’est pas la substance, c’est le contexte

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  Image : Pixabay

Lorsque l’on parle de  drogue, il est commun d’observer que la plupart des discours mettent l’accent sur le phénomène de l’addiction. Il est fréquent de trouver ce type de discours non seulement dans les médias, mais aussi dans des contextes académiques cliniques et expérimentaux, ce qui a fait de l’addiction le personnage principal dans l’histoire des drogues.

Une grande partie du discours actuel sur les addictions repose sur deux éléments. Le premier d’entre eux : la drogue. Il est évident que sans les drogues il n’est pas possible de développer une addiction. Le deuxième : l’action des drogues sur le cerveau. En effet, il semble que le cerveau – et l’approche biologique sur laquelle s’appuie son explication – est à la fois nécessaire et suffisant pour expliquer le développement de l’addiction.

Mais, dans quelle mesure ces affirmations sont-elles correctes ? L’addiction, est-elle un voyage sans retour dans lequel une substance psycho-active modifie le cerveau de façon à ce qu’il n’y ait pas de retour ? En dépit des efforts de quelques théoriciens pour créer des représentations certainement romanesques, telle que la métaphore qui raconte que les substances psycho-actives kidnappent  le circuit de récompense du cerveau (Flores y Fernández, 2011Becoña y Cortés, 2011), nous vous proposons une vision intégrale du phénomène de l’addiction, basée sur le modèle bio-psycho-social ou bio-comportemental (Secades-Villa, García-Rodríguez, Fernández-Hermida y Carballo, 2007), bien que nous sachions que pour établir le poids de chacun des facteurs proposés, la généralisation ne fonctionne pas. La seule manière d’expliquer le maintien d’un comportement d’addiction est en s’occupant du cas du sujet particulier et les circonstances historiques, contextuelles et culturelles qui entourent sa prise de substances. Autrement, nous pourrions tomber dans un réductionnisme peu utile pour expliquer un phénomène complexe.

  1. La substance

Certes, sans consommation de drogues il est impossible de développer une addiction aux drogues. À cet égard, nous disposons de preuves qui suggèrent que compte tenu de la pharmacocinétique et de la pharmacodynamique de chacune des substances, il existerait des formules et des voies d’administration avec un potentiel plus important pour développer une dépendance,  et par conséquent, un syndrome de sevrage. Rappelons que le syndrome de sevrage est l’un des facteurs de risque le plus importants qui sert à expliquer le maintien d’une addiction, puisque l’auto-administration d’une substance, dans ce cas là, aurait par fonction la fuite du malaise qui engendre le syndrome, et serait donc, renforcée négativement, ce qui aurait par effet le maintien du comportement.

Des moyens d’administration qui provoquent des sensations intenses de plaisir – flash dans l’argot héroïnomane (Hidalgo, 2007) mais qui durent très peu, auraient un potentiel plus important de provoquer de la consommation plus compulsive et plus fréquente. Ces voies d’administration sont souvent la voie intraveineuse et la voie respiratoire (fumer).

Cependant, ni la voie d’administration ni la drogue ne suffisent par elles-mêmes pour expliquer le développement des conduites addictives. Par exemple, il existe des prévisions qui montrent que, de toutes les personnes qui commencent la consommation de substances, seulement une petite partie d’entre elles développe une addiction (Frenk, 2002). Pourquoi, s’il s’agit de la même substance et la même voie d’administration ?

Cela suggère que l’on peut identifier des profils généraux sur le potentiel addictif d’une substance, mais que cette information ne permettra pas de prédire le développement des événements dans des cas particuliers des personnes qui commenceront à consommer une substance particulière.

  1. L’individu

Parler de la personne qui réalise l’action de consommer une substance psycho-active suppose d’accepter la complexité à laquelle nous faisons face au moment de conceptualiser l’addiction. Non seulement car le sujet est un organisme biologique complexe mais aussi parce qu’en outre, il possède des schémas de comportement qu’il est nécessaire d‘étudier.

Dans cette catégorie, nous pourrions inclure un ensemble d’éléments qui vont non seulement interagir entre eux, mais également avec des éléments d’autres catégories. Nous comprenons que les explications causales sont beaucoup plus séduisantes, faciles à comprendre et qu’elles semblent mieux correspondre à un modèle typique de science. Toutefois, comme toutes les explications dans les sciences du comportement ne sont pas de type causal, il est aussi nécessaire d’ajouter des approximations de type relationnel. Dans cet esprit, pour expliquer l’origine et le maintien de l’addiction, il faudrait  prendre en compte une série de facteurs qui interagissent de façon dynamique et dont le poids variera en fonction du sujet particulier et des circonstances qui l’entourent :

  • La prédisposition biologique 

Au cours de ces dernières années, on a accumulé une quantité remarquable de données et de connaissances par rapport à l’action des différentes substances psycho-actives dans les systèmes biologiques de l’organisme. Suite aux découvertes de la neuroscience, de la psychopharmacologie, et de la pharmacologie du comportement, on a pu décrire des effets psycho-actifs, des effets secondaires et différents types de tolérance, entre autres sujets liés aux substances. Concernant l’addiction, il est assez clair que la plupart de la consommation des substances implique de manière directe ou indirecte le neurotransmetteur dopamine dans différentes régions et voies du cerveau, notamment les aires mésolimbiques et mésocorticales (Coromina, Roncero, Brugera y Casas, 2007). D’un point de vue biologique, la dopamine jouerait un rôle important dans les comportements de recherche de substances (l’aspect motivationnel) et au début de la consommation, dans le renforcement de ce comportement.

Néanmoins, ne tombons pas dans le sophisme méréologique (Perez, 2011) : Bien que le cerveau soit une partie de l’organisme fortement impliquée dans les conduites addictives, ce n’est pas le cerveau qui interagit avec la substance et les circonstances qui entourent la consommation, c’est l’organisme en entier qui le fait.

  • La prédisposition psychologique

Quelque chose qui peut bien caractériser le comportement des organismes, est le fait d’être historique (Kantor, 1975). Cela veut dire que les objets et les situations avec lesquels l’organisme va interagir tout au long de sa vie, vont se doter des significations ou fonctions spécifiques qui conditionneront les interactions futures.

La façon avec laquelle une personne entre en contact ou maintient une relation avec une substance, sera en partie déterminée par un style comportemental qui s’est développé tout au long de la vie comme résultat des interactions entre l’organisme et l’environnement ou le contexte. Ce style comportemental est généralement dénommé « personnalité ».

Mais également, on pourrait inclure ici un ensemble de prédispositions psychologiques dont la présence ou l’absence peut faciliter ou non la consommation, ou que cela se transforme en une consommation à faible ou haut risque : les expectatives par rapport aux conséquences de la consommation (Christiansen, Smith, Roehling, y Goldman, 1989), les valeurs (Megías et al., 2000), et les habilités sociales (Rhodes y Jason, 1990), seraient des exemples de prédisposition psychologique.

  •  Le contexte

Concernant le contexte, il est important de tenir compte non seulement des caractéristiques de l’entourage dans lequel la consommation se produit, mais aussi des différentes lois qui opèrent dans l’acquisition et le maintien des comportements. Et justement la consommation des substances est l’une d’entre elles. En premier lieu, nous devons dire que la recherche basique a historiquement négligé l’importance de l’entourage au moment d’expliquer le développement des conduites addictives. Les expériences classiques relatives aux substances au niveau basique ont consisté en l’isolement des différents organismes (des rats, des chats, des singes…) dans des boîtes d’expérimentation en utilisant des procédures d’auto-administration (Kamenetzky y Mustaca, 2004) dans lesquelles on donne aux animaux le choix entre de l’eau et de la drogue. Dans la plupart des cas les organismes préfèrent évidemment, la drogue.

Ces résultats, qui sont nombreux et incontestables, ont servi aussi bien pour donner des explications sur le phénomène des addictions que pour générer des discours politiques et sociaux, souvent biaisés et exagérés, selon l’opinion de l’auteur, dans lesquels on peut voir affirmer, par exemple, que la personne qui a tout simplement quelques contacts avec la diacétylmorphine (héroïne), sera contrainte de rentrer dans une escalade de consommation irrémédiable. Toutefois, le professeur émérite de l’Université de Vancouver Bruce Alexander a été le premier à remarquer l’importance fondamentale qu’avaient l’environnement ou l’entourage où les expériences avec des animaux et des substances avaient été réalisées (197819811982). Nous n’allons pas nous attarder sur les travaux qui ont été réalisés entre 1978 et 1982 et qui ont été connus comme le « Rats Parks », mais dans ces travaux, Alexander et ses collaborateurs fournissaient un environnement fortement enrichi de stimulation aux rats (des roues, des portées, d’autres rats, un vaste espace pour bouger, etc.) en même temps qu’ils leur donnaient le choix entre auto-administration de morphine et de l’eau.

Comparativement aux rats logés dans des boîtes typiques d’expérimentation, les rats provenant de l’environnement enrichi préféreraient davantage l’eau à la morphine. Alexander (1978) a proposé l’hypothèse selon laquelle la disponibilité des stimuli appétitifs et du renforcement réduisaient l’intérêt du rat pour la morphine. Pourrait-on extrapoler cette explication au cas des êtres humains et à la relation entre certains contextes appauvris et la consommation problématique des substances ? Probablement.

Nous arrivons ici au deuxième point et à l’importance du processus de renforcement qui permet la consommation des substances. Si quelque chose a été démontré dans des recherches issues de l’analyse expérimentale du comportement d’une part, et des neurosciences d’autre part, c’est que la plupart des substances psycho-actives ont le potentiel de renforcer la conduite de consommation. Cependant, nous avons essayé dès le début de postuler que l’addiction ne peut pas être expliquée seulement par un processus dans lequel la substance est l’agent causal de l’addiction. A ce sujet, nous ne pouvons pas dire que la consommation soit toujours un processus renforçant car cela dépend des relations complexes qui s’établissent entre les variables très diverses et idiosyncratiques des prédispositions de l’organisme et du contexte que nous avons évoqué au début de l’article, ainsi que du pouvoir renforçant que détient la consommation de drogue. Mais ce pouvoir renforçant est variable et dépendant des différentes relations qui vont s’établir entre les divers facteurs dont nous avons parlés.

En conséquence, et nous allons conclure, il ne s’agit pas d’un individu vicieux, déviant ou malade, ce n’est pas la substance, que cela soit du tabac, du vin ou de l’héroïne ; ce n’est pas non plus le contexte appauvri, enrichi, demandant ou encore insuffisamment stimulant. Nous nous osons à suggérer qu’il s’agit de la relation qui s’établit entre tous les éléments de forme unique, et nous soulignons unique, pour chaque individu avec son histoire comportementale. Cette relation va déterminer les possibilités que se produise ou non le développement de conduites addictives.

Alors, ce n’est pas la substance, c’est le contexte.

Source :  Article original rédigé par Carlos Moratilla Díaz pour le site web Rasgo Latente

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