Traiter les pensées négatives indésirables en modifiant les souvenirs ?

La recherche de pointe explore comment les souvenirs peuvent être modifiés après le rappel.

Un espoir pour traiter des pensées négatives indésirables pourrait provenir de nouvelles techniques qui peuvent altérer des souvenirs vifs établis depuis longtemps. Ce type de pensées sont des composantes centrales dans des troubles comme les addictions et le trouble de stress post-traumatique (TSPT).

Dans le TSPT, les individus subissent fréquemment des intrusions provenant de souvenirs traumatisants, par exemple, une accident de voiture ou un autre événement violent. Dans les addictions, le comportement des individus est fortement influencé par des souvenirs de la prise de substances et cela motive des actions futures. Ce sont des versions plus extrêmes de pensées courantes comme des flashbacks de moments embarrassants ou d’autres épisodes douloureux que nous avons expérimentés.

Mais que se passerait-il s’il était possible d’ajuster des souvenirs d’un traumatisme ou d’utilisation de substances ?

Selon une nouvelle review des preuves, publiée dans le journal de Psychiatrie Biologique, il serait possible de cibler plus efficacement une partie du processus d’apprentissage appelé “reconsolidation” (Schwabe et al., 2014).

La figure ci dessous montre le processus typique d’apprentissage, depuis le souvenir initial – par exemple, un événement traumatisant – jusqu’à sa récupération et son altération.

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La reconsolidation est le point où un souvenir stocké est rappelé et, d’après une recherche récente, c’est ici le point où l’on peut intervenir. Pendant la phase de reconsolidation, les souvenirs deviennent particulièrement instables, et donc plus faciles à changer. Des souvenirs pourraient être même modifiés des années après qu’ils aient été initialement fixés.

Cela est effectivement ce que plusieurs thérapeutes essaient de faire lorsqu’ils traitent des patients qui subissent des pensées intrusives indésirables. Les patients sont encouragés à rappeler un souvenir, mais ensuite le thérapeute essaye d’ajuster la réponse à ce souvenir. Malheureusement, le souvenir original est souvent tellement fort qu’il est très difficile de changer la réponse.

Cependant, avec une nouvelle compréhension du rôle de la reconsolidation, il serait possible de rendre ce processus plus efficace. Cela nécessite de lier les connaissances neurobiologiques de la reconsolidation avec des pratiques cliniques quotidiennes.

La recherche chez les individus souffrant d’un TSPT a commencé, toutefois, à montrer que l’utilisation de certaines substances pendant la reconsolidation peuvent aider à anéantir des pensées traumatisantes.  

Le Dr. Lars Schwabe, l’auteur principal de l’étude a affirmé  :

“la reconsolidation en mémoire est sans doute parmi les phénomènes les plus passionnants de la neuroscience cognitive actuelle. Cela suppose que les souvenirs peuvent être modifiés une fois qu’ils sont récupérés, ce qui peut nous donner une grande opportunité de changer de souvenirs indésirables, robusts en apparence”.

Source : article sur le site web Psyblog

Image : Zoltan Horlik

L’antisèche des biais cognitifs

Car réfléchir c’est difficile

Une des premières choses qu’on nous apprend lorsque les cours sur la psychologie commencent, c’est que notre précieux cerveau s’est développé au fil du temps (de l’histoire de l’espèce humaine, plus précisément) pour atteindre sa complexité et sa taille actuelle.

Le cerveau et notamment l’esprit, sont caractérisés par des fonctions qui sont le produit de l’évolution, depuis des processus basiques comme l’attention, la perception ou la mémoire, jusqu’aux processus plus complexes comme le raisonnement ou les fonctions exécutives, qui servent à planifier les conduites, organiser la pensée, contrôler l’attention et réguler les émotions, entre autres.

Lorsqu’on parle de raisonnement, il existe toujours l’idée que la plupart du temps nous sommes des êtres rationnels, réfléchis et que l’on aspire à prendre des décisions avec la patience et la sagesse du bouddha. Mais, la réalité est toute autre.

La complexité et la quantité d’information qu’on trouve dans le monde, ajoutées à la capacité limitée du cerveau à traiter toutes ces informations qui arrivent en permanence ont amené notre cerveau, paresseux mais malin, à créer des raccourcis mentaux, que l’on appelle des heuristiques et des erreurs de raisonnement, A.K.A. -ou connu comme- des biais cognitifs.

Alors, si cela fait partie de notre fonctionnement normal, ce que l’on peut faire pour prendre de meilleures décisions et réfléchir plus efficacement, consiste essentiellement en deux choses :

                       1. ACCEPTATION

                       2. FAIRE AVEC

Mieux l’on connaît le fonctionnement du cerveau, moins on tombe dans les pièges de la pensée. Alors, les biais sont nombreux et si l’on fait une recherche sur Wikipedia, on en retrouve quelques-uns (dans la version française). Alors qu’en anglais on retrouve environ 175 biais. Pas simple à apprendre, vous allez me dire. Mais, voilà quelqu’un qui a rendu le travail plus facile pour nous tous.

Buster Benson, un chef de produit de Slack (une entreprise de télécommunications) a pris la liste de biais de Wikipedia, a fait un peu le ménage et a regroupé les biais dans 20 stratégies mentales que l’on utilise dans le quotidien. Ensuite, il a classé ces 20 stratégies dans 4 groupes d’un niveau supérieur, chaque groupe basé sur le problème que l’on essaye de résoudre. De cette manière il a classé les biais d’une façon beaucoup plus pratique. Ensuite John Manoogian III a créé le poster schématique que vous pouvez regarder en version élargie (et que l’on peut acheter sur ce site)

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http://chainsawsuit.com/comic/2014/09/16/on-research/

Nous les verrons d’une façon descendante : les quatre problèmes basiques que l’on essaye de résoudre sont : “surcharge d’information”, “manque de sens”, “besoin d’agir vite” et finalement “ce dont on devrait se souvenir”. Et à l’intérieur les stratégies que l’on utilise. J’ai cherché tout ce qui était disponible en français, le reste est accessible en anglais.

Problème 1 : surcharge d’information

Il existe beaucoup trop d’information dans l’environnement. nous sommes obligés donc d’en filtrer presque la totalité.  Notre cerveau utilise quelques astuces pour prendre des bribes d’information qui seront probablement utiles d’une façon ou d’une autre.

On retrouve 5 stratégies dans le premier problème :

  • Nous remarquons plus facilement des choses que nous avons déjà en mémoire ou qui se répètent souvent.

En français :  Heuristique de disponibilité, Effet de simple exposition, Oubli de la fréquence de base, Biais d’omission, Effet de vérité illusoire

En anglais : context effect, cue-dependent forgetting, mood-congruent memory bias, Frequency illusion, Baader-Meinhof Phenomenon, Empathy gap, attentional bias

  • Des choses marrantes/farfelues/visuellement saisissantes/anthropomorphiques se distinguent mieux que des choses non farfelues/non marrantes.

En français : l’effet von Restorff, biais de négativité

En anglais : Bizarreness effect, Humor effect,  Picture superiority effect, Self-relevance effect

  • Nous remarquons que quelque chose a changé.

En français : biais d’ancrage, effet de contraste, illusion monétaire, loi de Weber-Fechner

En anglais : Money illusion, Framing effect,  Conservatism, Distinction bias

  • Nous sommes attirés davantage par des détails qui confirment nos croyances existantes.

En français : biais de confirmation, perception sélective, effet de l’expérimentateur/biais d’attente, effet de validation subjective, effet de l’influence continue

En anglais : Congruence bias, Post-purchase rationalization, Choice-supportive bias, Ostrich effect,  Semmelweis reflex

  •  Nous remarquons les défauts chez les autres plus facilement que chez nous-mêmes. 

En français : Biais de la tache aveugle

En anglais : Naïve cynicism, Naïve realism

Problème 2 : pas assez de sens

Le monde est tellement déroutant, que l’on finit par en voir juste une petite partie de laquelle on a besoin de tirer du sens afin de survivre. Une fois que le flux d’information qui a été réduit rentre, nous connectons les points, nous comblons les vides avec des choses que nous connaissons déjà, et nous mettons à jour nos modèles mentaux du monde.

On retrouve 6 stratégies dans le deuxième problème :

  • Nous retrouvons des histoires et des modèles, même avec des données insuffisantes.

En français : Illusion des sériesErreur du parieur, Corrélation illusoire,  paréidolie,  anthropomorphisme

En anglais : Confabulation, Insensitivity to sample size, Neglect of probability, Anecdotal fallacy, Illusion of validity, Masked man fallacyRecency illusion, Hot-hand fallacy

  • Nous comblons des caractéristiques avec des stéréotypes, des généralités, et des histoires du passé lorsque il y a des instances spécifiques ou des trous dans l’information

En français : erreur fondamentale d’attribution, stéréotype, essentialismecroyance en un monde juste, biais d’autorité, effet de mode, effet placebo

En anglais :  Group attribution error, Ultimate attribution errorFunctional fixedness, Moral credential effect, Argument from fallacy,  Automation bias

  • Nous imaginons mieux des choses et des gens que l’on aime bien, que des gens qui ne sont pas familiers ou que l’on aime moins. (Similaire à l’antérieur mais avec des suppositions sur la valeur et la qualité de ce que l’on évalue)

En français : effet de halo

En anglais :  In-group bias, Out-group homogeneity bias, Cross-race effect, Cheerleader effect, Well-traveled road effect, Not invented here, Reactive devaluation, Positivity effect

  • Nous simplifions des probabilités et des nombres afin qu’ils soient plus faciles à traiter. 

En français : comptabilité mentale, loi de Murphy, le nombre magique 7 + – 2

En anglais : Normalcy bias, Appeal to probability fallacy, Subadditivity effect, Survivorship bias, Zero sum bias,Denomination effect

  • Nous croyons savoir ce que les autres pensent.  Cela amène à penser que les autres savent les mêmes choses que nous. Il s’agit de modéliser leur esprit en fonction du nôtre.

En anglais :  Curse of knowledge, Illusion of transparency, Spotlight effect, Illusion of external agency, Illusion of asymmetric insight, Extrinsic incentive error

  • Nous projetons notre état d’esprit et nos suppositions au passé et au futur. 

En français : biais rétrospectif

En anglais : Outcome bias, Moral luck, Declinism, Telescoping effectRosy retrospection, Impact bias, Pessimism bias, Planning fallacy, Time-saving bias, Pro-innovation bias, Projection bias, Restraint bias, Self-consistency bias

Problème 3 : besoin d’agir vite

Nous sommes limités par le temps et l’information, et pourtant on ne peut pas laisser cela nous paralyser. Sans la capacité d’agir vite face à l’incertain, nous aurions certainement péri en tant qu’espèce depuis très longtemps. Avec chaque bout d’information nouvelle, on doit faire en sorte de faire le mieux pour évaluer notre capacité d’influencer la situation, de l’appliquer à des décisions, de pouvoir simuler le futur afin de prédire ce qui pourrait arriver par la suite, et d’agir d’une autre manière avec notre nouvelle perspective.

On retrouve 5 stratégies dans le troisième problème :

  • Afin de pouvoir agir, nous avons besoin d’avoir confiance en notre capacité d’avoir un impact et de croire que ce que nous faisons est important. 

En français : biais égocentrique, biais de désirabilité sociale, effet barnum, effet de faux consensus, effet Dunning-KrugerBiais d’autocomplaisance, erreur fondamentale d’attribution

En anglais  : Overconfidence effect, Optimism bias, Third-person effect, Illusion of control,  Hard-easy effect, Illusory superiorityLake Wobegone effect,  Defensive attribution hypothesis, Trait ascription biasEffort justification, Risk compensation, Peltzman effect

  • Afin de rester focalisés, on privilégie ce qui est immédiat, et ce à quoi on peut s’identifier plutôt que ce qui est différé et distant de nous.

En français : argumentum ad novitatem

En anglais : Hyperbolic discounting, Identifiable victim effect

  • Afin de pouvoir finir des tâches, nous sommes plus motivés à compléter des choses dans lesquelles on a déjà investi du temps et de l’energie.

En français : Coût irrécupérableAversion à la perte, Effet IKEAEffet de dispositionAversion à la dépossession, Biais de confirmation

En anglais : Irrational escalation, Escalation of commitment Processing difficulty effect, Generation effect, Zero-risk bias, Unit bias, Pseudocertainty effect, Endowment effect

  • Afin d’éviter des erreurs, nous sommes plus motivés à garder notre autonomie et notre statut dans un groupe, et à éviter des décisions irréversibles.

En français : Réactance (psychologie)Psychologie inversée

En anglais : System justification, Decoy effect, Social comparison bias, Status quo bias

  • Nous privilégions des options qui paraissent simples ou qui présentent des informations plus complètes sur des options  plus complexes et ambiguës.

En français : Loi de futilité de Parkinson, Biais de représentativité, Rasoir d’Ockham

En anglais :Ambiguity bias, Information bias, Belief bias, Rhyme as reason effect, Delmore effect,Less-is-better effect

Problème 4 : ce dont on devrait se souvenir 

Il y a beaucoup d’information dans l’univers. On a constamment besoin de faire des paris et des échanges avec ce que l’on essaye de se souvenir et ce qu’on oublie. Par exemple, on préfère des généralisations à des informations spécifiques car elles prennent moins de place. Lorsqu’on ne peut pas réduire la quantité de détails que l’on perçoit, on choisi les items les plus saillants, on les garde et on se débarrasse du reste. Ce que l’on garde ici, c’est ce qui va plus probablement informer le filtre attentionnel lié au problème 1 de surcharge d’information, ainsi que nous informer sur ce qui vient à l’esprit pendant les processus qui arrivent dans le problème 2 des informations incomplètes. C’est ce que l’on appelle l’auto-renforcement.

On retrouve 4 stratégies dans le quatrième problème :

  • On édite et on renforce certaines informations après le fait. Pendant ce processus des souvenirs peuvent prendre de la force, perdre des détails,  ou être inter-changés.

En français : Cryptomnésie, Faux souvenirs, Suggestion

En anglais : Misattribution of memory, Source confusion, Suggestibility, Spacing effect

  • On rejette des informations spécifiques pour générer des généralités. En conséquence on voit apparaître des associations implicites, des préjugés et des stéréotypes.

En français : Préjugé, biais de négativité

En anglais : Implicit associations, Implicit stereotypes, Stereotypical bias, Fading affect bias

  • On réduit des événements et des listes à leurs éléments essentiels, qui vont représenter le tout.

En français : Effet de désinformationEffet de longueur de la listeEffet de primautéEffet de récence, effet de position sérielle

En anglais :  Peak–end rule, Leveling and sharpening, Duration neglect, Modality effectMemory inhibition, Part-list cueing effect, Suffix effect

  • On stocke des souvenirs différemment selon la façon dont on l’a expérimenté. Le cerveau garde des informations qui semblent importantes sur le moment, mais cela peut être affecté par d’autres circonstances, qui n’ont pas beaucoup à voir avec les informations elles-mêmes.

En français : Mot sur le bout de la langue

En anglais : Levels of processing effect, Testing effect, Absent-mindedness, Next-in-line effect, Tip of the tongue phenomenon, Google effect

Source : Buster Benson sur le site web Better Humans : Cognitive bias cheat sheet.

A vous de jouer !

Courir plusieurs lièvres

Córdoba, Argentine. 2008. Un étudiant en psychologie cours dans les couloirs de l’université avec les larmes aux yeux, en bousculant tout le monde au passage et en récoltant des insultes à droite et à gauche. Midi fait déjà partie du passé et il vient d’arriver au campus, mais il doit repartir, il le faut. Ce qui s’est passé, c’est qu’il n’a pas pu échapper aux lois de la thermodynamique, et après avoir passé tout le matin à recopier ses notes pendant qu’il regardait ses mails, il répondait aux questions posées par sa famille, il faisait le planning du mois et citait un article scientifique pour un TD, il a décidé de faire du maté pour se détendre… Ce qui s’est terminé par une théière immobile qui a bouilli pendant 50 minutes (Cet événement se traduisant en un remerciement aux voisins qui l’ont appelé pour le prévenir d’une toute petite odeur de fumée…).

Oh, multitâche… Combien de théières tu as liquidé…

« Harder, better, faster, stronger » chante Daft Punk. Et ce temps où nous habitons – plus du côté des « Jetson » que du côté des « Pierrafeu » – nous rappelle que nous avons oublié une idée centrale. Car s’il y a quelque chose que nous désirons à l’heure actuelle, c’est « Harder, better, faster, stronger » mais également TOUTENMÊMETEMPS-er; car aujourd’hui, avoir à effectuer plus de deux activités en même temps fait partie du quotidien.

La réalité montre qu’une multitude d’événements se produisent en parallèle dans la vie de tous les jours, et qu’ils ont tous besoin d’attention immédiate, parce que ÉVIDEMMENT tout est pour tout de suite, cela inclut les 76 messages des groupes de WhatsApp, les notifications de Twitter, et ces 8 vidéos de petits chats dont l’on ne peut se passer. Sans parler du coup de main que nous donnent les entreprises qui semblent être tout le temps en train d’inventer quelque chose pour exercer eux-mêmes la sélection naturelle. S’il on avait déjà des vidéos d’un idiot qui s’enfonçait contre une colonne en jouant au jeu des serpents et en marchant, vous pourriez imaginer ce qui va se passer avec le casque de réalité virtuelle.

Normalement on appelle « multitâche » le fait d’exécuter plusieurs tâches en simultané, mais cette définition est assez vague, notamment car il existe des façons distinctes de superposer des activités. On va dire que ce n’est pas la même chose d’appeler « multitâche » manger du chewing-gum en marchant, que de faire du pogo et une circoncision en même temps. Alors, nous commencerons par le définir en termes cognitifs (plus précisément attentionnels). Nous appellerons donc « multitâche » le fait d’exécuter plusieurs tâches mentales qui possèdent une charge de superposition assez élevée quant aux ressources cognitives qu’elles consomment (comme par exemple écouter de la musique et avoir une discussion avec quelqu’un).

Ce qui semble banal quand on parle de « multitâche » peut jouer un rôle clé, surtout car ce mot a été métabolisé par notre jolie société de consommation, productive et impulsive, qui assume que quelqu’un qui est « fort en multitâche » est capable de produire plus lorsqu’il fait beaucoup en même temps, et qu’il est même capable de brasser plusieurs problèmes parallèlement. Spoiler alert : Non, cela n’arrive pas.

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Compte tenu de cette situation, aujourd’hui c’est un beau jour pour faire une seule chose à la fois : réfuter complètement cette théorie par le biais des dernières découvertes en neurosciences, sans oublier que « dernières découvertes en neurosciences » est une autre construction un tout petit peu plus mal utilisée que l’idée de multitâche.

Quand je ne suis pas en train de brûler des théières, j’aime bien discuter avec mes amis. Dans ce cas là, le besoin de démystifier l’idéal de multitâche est né d’une conversation avec un de mes amis qui était en train de passer des entretiens pour aller travailler à l’étranger. Lorsque mon ami est arrivé pour réviser les questions possibles de l’entretien, nous étions surpris de trouver – et pas car il allait travailler comme rabbin dans des concerts- l’énorme quantité de fois où il était demandé « Êtes-vous capable de travailler sur plusieurs choses parallèlement ? » ou « Avez-vous été dans la situation de résoudre plus d’un problème en même temps ? », « Comment avez-vous fait ? ». Encore une fois, l’idée que l’on peut travailler dans plusieurs activités d’un seul coup est imposée comme une utopie pour l’employeur, qui pourrait aussi bien remplacer les chaussures des employés par des patins pour faire le ménage pendant qu’ils vont chercher un café.

En premier lieu, tout indique que nous n’avons pas été sélectionnés pour être obligés de faire deux activités en même temps et moins encore nous avons des garanties pour dire que nous allons exécuter les deux tâches de manière efficace (nous avons effectivement quelques signes qui montrent que l’on peut faire l’aller-retour entre deux tâches sans beaucoup de coût -cognitif, bien entendu- mais c’est un peu : soutenir l’attention sur une tâche, exécuter l’autre, retourner à la première). Deuxièmement, la chute des balles dans le jonglage est définitivement plus probable avec quatre ou cinq tâches qu’avec deux. Qu’est-ce que l’on veut dire par ceci ? Qu’à chaque activité simultanée que l’on ajoute le débit d’information qui arrive au cerveau augmente, et oh surprise ! c’est un système qui ne peut gérer qu’une quantité finie d’éléments.

Toutefois, le danger apparaît lorsque nous sommes en train de gérer des tâches de manière indépendante, et qui sont en train d’avancer de façon ordonnée, super cool, et juste là, d’un coup survient un appel insolent de Skype qui n’a aucun problème à pousser ce paragraphe que tu étais en train de très joliment écrire en toute concentration, à l’abîme des choses que tu vas oublier à jamais. Dans les mots d’Homer, « chaque bout d’information nouvelle pousse quelque chose de vieux en dehors, comme la fois où j’ai pris un cours sur les vins et j’ai oublié comment conduire ». Il est important de comprendre cette petite perle de sagesse, pas en termes d’apprentissage ou de mémoire, mais plutôt en termes attentionnels, et cela est central : le multitâche porte sur la quantité de tâches que nous pouvons exécuter « en même temps », et à ce « en même temps » on a mis des guillemets TRÈS non anodin.

La plupart des fois où nous nous disons en train de faire du multitâche -où que quelqu’un d’autre le fait-, ce qui se déroule en réalité est un processus séquentiel. C’est-à-dire, nous ne sommes pas en train de faire plusieurs choses en même temps, mais nous passons d’une tâche à l’autre, ce qui est couramment appelé TASK SWITCHING dans les neurosciences.

Ce processus que nous imaginons en parallèle et multi-rail est en effet un couloir étroit où les choses passent une par une, et les réorganiser n’est pas gratuit. Alors, chaque changement ou switch de tâche entraîne un certain coût cognitif, car au cerveau on ne lui a pas fait de cadeau. Dans la plupart des scénarios possibles, la productivité se réduit en fonction du nombre de changements ou switches qui se sont déroulés; en prenant en compte que, lorsque la tâche devient de plus en plus complexe, la productivité diminue de plus en plus selon l’arrivée de chaque changement.  Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas des tâches plus « compatibles » d’aborder en parallèle, ou qu’il n’existe pas des gens qui sont plus forts en termes de « switch » (c’est-à-dire, des gens pour lesquels le coût de réorganiser l’attention est mineur), cependant, l’idée du « tout en même temps » continue à être une illusion.

La triste vérité est que la quantité de tâches que nous entreprenons de façon effective et efficace ne fait pas honneur à notre idée qui préconise que nous sommes tous des dieux de la productivité -sauf pour quelques personnes particulières– et que nous sommes capables de bien faire notre boulot pendant que nous écoutons le dernier album de Bowie, nous buvons du maté, nous lisons toutes les newsletters qui arrivent dans la boîte mail et nous répondons à un commentaire parmi les millions de réseaux sociaux auxquels nous sommes connectés tout le temps, pendant que nous essayons de faire tout ce tas de choses en même temps. En effet, nous tous qui sommes dans la trentaine, nous sommes la première génération qui s’est confrontée de manière si décisive à cette infime capacité de résister aux stimuli nouvOHHHHH UN PETIT OISEAUUUUUU.

L’inhibition de stimuli (non pertinents) est un processus qui fait partie des fonctions exécutives (avec capital dans le lobe frontal). Pour retrouver ce centre de contrôle, il suffit de prendre l’index (en fait, n’importe quel doigt, mais l’index marche très bien) et se gratter le pli du front. Cela fait trop info-pub des années ‘60, mais c’est là. (« Attends une seconde, Nick !! est-tu en train de me dire que c’est juste là où l’on trouve plusieurs choses qui font de nous des êtres humains ???? Tout à fait, Jenny !! »).

Cette partie du cerveau est relativement la plus récente en termes d’évolution. C’est justement ici où l’on trouve plusieurs des comportements caractéristiques de l’être humain : l’inhibition sociale, la prise de décision, la planification d’actions futures, le contrôle de l’action motrice, l’inhibition de stimuli non pertinents, l’attention, la mémoire de travail, la pensée abstraite, etc. C’est essentiellement ce qui -si l’on est en bonne santé- fait qui nous ne baissons pas notre pantalon dans la rue, que nous ne tapons pas quelqu’un qui n’est pas d’accord avec nous, que nous ne votons pas pour Donald Trump, ou encore que nous ne demandons pas catégoriquement au chauffeur du bus de le conduire à sa place.

Les fonctions d’inhibition de stimuli non pertinents et la planification sont dans ce cas là les plus intéressantes, car elles permettent de pouvoir mettre en œuvre des schémas d’action futures à partir d’un objectif défini. Par exemple, disons que l’on veut acheter une voiture. Tout ce qui suit ce raisonnement, c’est de la planification : quel sera le montant des échéances pour le crédit, combien vont-ils me reprendre mon ancienne voiture, combien d’échéances il me restera à payer, si je n’ai pas assez d’argent je pourrais travailler davantage, etc. Et de tout cela découle la conclusion, qui est une autre fonction du lobe frontal : la prise de décision. C’est-à-dire, la planification est à l’origine de la prise de décision. Chez les patients avec des atteintes frontales, notamment des hypoperfusions frontales (absence d’irrigation sanguine dans ce secteur) on voit des difficultés dans la prise de décision, la planification, l’empathie, la mémoire de travail; etc.

Mais, à quoi sert-elle l’inhibition ? et bien, avec la pensée abstraite (interprétation des modèles de langage complexe, les métaphores, concepts de caractère non matériel, etc) elles nous aident à accomplir deux choses :

  1. Faire une analyse appropriée des situations : l’inhibition donne suite au raisonnement complexe. Cela veut dire que la première impulsion humaine est une impulsion sans analyse, une impulsion brute, dans laquelle les comportements des autres nous provoquent juste certaines sensations de nature instinctive. L’inhibition permet de freiner ces impulsions et nous donne de la place pour interpréter les actions et les intentions d’autrui d’une manière davantage rationnelle. J’avais vu un patient hospitalisé après avoir eu un traumatisme cranio-cérébral (TCC) avec un trouble de l’inhibition -comme tous les patients atteints d’un TCC- et à chaque fois qu’une infirmière venait pour lui faire une injection, où qu’un médecin passait le voir, il avait tendance à les taper sans même dire un mot. Comme un chien qui se sent menacé et essaye de mordre… la même chose arrivait avec ce patient-là (parfois littéralement).
  2. Soutien des processus attentionnels (apprentissage, concentration) : Normalement, lorsque nous travaillons ou exécutons des activités qui nécessitent une certaine quantité de concentration, nous nous appuyons sur des processus inhibitoires, mais POURQUOI ? Pendant que nous travaillons il y a un tas de choses qui se passent autour de nous, des gens qui parlent, des téléphones portables qui sonnent, des collègues qui nous distraient, des questions posées à une autre personne, etc. Tous ces phénomènes fonctionnent comme des stimuli non pertinents, des événements auxquels on ne devrait pas faire attention puisque notre concentration est focalisée ailleurs. A ce moment-là on est en train d’inhiber des stimuli non pertinents, on accorde la priorité à chacun des événements qui se succèdent et on les inhibe.

Sans un bon fonctionnement frontal, c’est l’environnement qui détermine ce qui passe et ce qui ne passe pas par cet entonnoir limité attentionnel et on finit par être des esclaves du milieu, en laissant la distraction prendre le relais et piloter ce catamaran (?), à la place de la concentration qui devrait être responsable.

Tout cela ne veut pas dire que nous soyons complètement incapables d’exécuter plusieurs tâches en parallèle, mais que l’on devrait probablement apprécier un peu moins la capacité de faire beaucoup en même temps et apprécier un peu plus la capacité à élaborer des schémas d’action basés sur des priorités, ce qui permet la concentration sur une tâche spécifique. Un petit peu de planification et d’introspection, sans rien casser, que cela plaise ou non à mon ami et au mec des ressources humaines qui est fan du mot « multitâche ».

Une fois compris cela, ce qui me reste à faire et à comprendre, c’est d’abord si l’Univers est capable de détester quelqu’un et notamment s’il me déteste. Car en étant si concentré pour écrire cet article, je néglige tout stimulus externe, y compris des odeurs et des bruits, jusqu’à ce qu’ils dépassent mon seuil d’attention urgent et j’arrête tout pour répondre à un appel et je m’aperçois que la maison est pleine de fumée, encore une fois, et cette fois-ci je ne peux pas blâmer le multitâche mais l’inhibition frontale, cet alter-ego qui, par excès ou par défaut, détruit toutes mes théières.

Références de l’auteur : 

Source :  Article original rédigé par Rafael Agustin Aguero Sancho pour le site web El Gato y La Caja