Courir plusieurs lièvres

Córdoba, Argentine. 2008. Un étudiant en psychologie cours dans les couloirs de l’université avec les larmes aux yeux, en bousculant tout le monde au passage et en récoltant des insultes à droite et à gauche. Midi fait déjà partie du passé et il vient d’arriver au campus, mais il doit repartir, il le faut. Ce qui s’est passé, c’est qu’il n’a pas pu échapper aux lois de la thermodynamique, et après avoir passé tout le matin à recopier ses notes pendant qu’il regardait ses mails, il répondait aux questions posées par sa famille, il faisait le planning du mois et citait un article scientifique pour un TD, il a décidé de faire du maté pour se détendre… Ce qui s’est terminé par une théière immobile qui a bouilli pendant 50 minutes (Cet événement se traduisant en un remerciement aux voisins qui l’ont appelé pour le prévenir d’une toute petite odeur de fumée…).

Oh, multitâche… Combien de théières tu as liquidé…

« Harder, better, faster, stronger » chante Daft Punk. Et ce temps où nous habitons – plus du côté des « Jetson » que du côté des « Pierrafeu » – nous rappelle que nous avons oublié une idée centrale. Car s’il y a quelque chose que nous désirons à l’heure actuelle, c’est « Harder, better, faster, stronger » mais également TOUTENMÊMETEMPS-er; car aujourd’hui, avoir à effectuer plus de deux activités en même temps fait partie du quotidien.

La réalité montre qu’une multitude d’événements se produisent en parallèle dans la vie de tous les jours, et qu’ils ont tous besoin d’attention immédiate, parce que ÉVIDEMMENT tout est pour tout de suite, cela inclut les 76 messages des groupes de WhatsApp, les notifications de Twitter, et ces 8 vidéos de petits chats dont l’on ne peut se passer. Sans parler du coup de main que nous donnent les entreprises qui semblent être tout le temps en train d’inventer quelque chose pour exercer eux-mêmes la sélection naturelle. S’il on avait déjà des vidéos d’un idiot qui s’enfonçait contre une colonne en jouant au jeu des serpents et en marchant, vous pourriez imaginer ce qui va se passer avec le casque de réalité virtuelle.

Normalement on appelle « multitâche » le fait d’exécuter plusieurs tâches en simultané, mais cette définition est assez vague, notamment car il existe des façons distinctes de superposer des activités. On va dire que ce n’est pas la même chose d’appeler « multitâche » manger du chewing-gum en marchant, que de faire du pogo et une circoncision en même temps. Alors, nous commencerons par le définir en termes cognitifs (plus précisément attentionnels). Nous appellerons donc « multitâche » le fait d’exécuter plusieurs tâches mentales qui possèdent une charge de superposition assez élevée quant aux ressources cognitives qu’elles consomment (comme par exemple écouter de la musique et avoir une discussion avec quelqu’un).

Ce qui semble banal quand on parle de « multitâche » peut jouer un rôle clé, surtout car ce mot a été métabolisé par notre jolie société de consommation, productive et impulsive, qui assume que quelqu’un qui est « fort en multitâche » est capable de produire plus lorsqu’il fait beaucoup en même temps, et qu’il est même capable de brasser plusieurs problèmes parallèlement. Spoiler alert : Non, cela n’arrive pas.

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Compte tenu de cette situation, aujourd’hui c’est un beau jour pour faire une seule chose à la fois : réfuter complètement cette théorie par le biais des dernières découvertes en neurosciences, sans oublier que « dernières découvertes en neurosciences » est une autre construction un tout petit peu plus mal utilisée que l’idée de multitâche.

Quand je ne suis pas en train de brûler des théières, j’aime bien discuter avec mes amis. Dans ce cas là, le besoin de démystifier l’idéal de multitâche est né d’une conversation avec un de mes amis qui était en train de passer des entretiens pour aller travailler à l’étranger. Lorsque mon ami est arrivé pour réviser les questions possibles de l’entretien, nous étions surpris de trouver – et pas car il allait travailler comme rabbin dans des concerts- l’énorme quantité de fois où il était demandé « Êtes-vous capable de travailler sur plusieurs choses parallèlement ? » ou « Avez-vous été dans la situation de résoudre plus d’un problème en même temps ? », « Comment avez-vous fait ? ». Encore une fois, l’idée que l’on peut travailler dans plusieurs activités d’un seul coup est imposée comme une utopie pour l’employeur, qui pourrait aussi bien remplacer les chaussures des employés par des patins pour faire le ménage pendant qu’ils vont chercher un café.

En premier lieu, tout indique que nous n’avons pas été sélectionnés pour être obligés de faire deux activités en même temps et moins encore nous avons des garanties pour dire que nous allons exécuter les deux tâches de manière efficace (nous avons effectivement quelques signes qui montrent que l’on peut faire l’aller-retour entre deux tâches sans beaucoup de coût -cognitif, bien entendu- mais c’est un peu : soutenir l’attention sur une tâche, exécuter l’autre, retourner à la première). Deuxièmement, la chute des balles dans le jonglage est définitivement plus probable avec quatre ou cinq tâches qu’avec deux. Qu’est-ce que l’on veut dire par ceci ? Qu’à chaque activité simultanée que l’on ajoute le débit d’information qui arrive au cerveau augmente, et oh surprise ! c’est un système qui ne peut gérer qu’une quantité finie d’éléments.

Toutefois, le danger apparaît lorsque nous sommes en train de gérer des tâches de manière indépendante, et qui sont en train d’avancer de façon ordonnée, super cool, et juste là, d’un coup survient un appel insolent de Skype qui n’a aucun problème à pousser ce paragraphe que tu étais en train de très joliment écrire en toute concentration, à l’abîme des choses que tu vas oublier à jamais. Dans les mots d’Homer, « chaque bout d’information nouvelle pousse quelque chose de vieux en dehors, comme la fois où j’ai pris un cours sur les vins et j’ai oublié comment conduire ». Il est important de comprendre cette petite perle de sagesse, pas en termes d’apprentissage ou de mémoire, mais plutôt en termes attentionnels, et cela est central : le multitâche porte sur la quantité de tâches que nous pouvons exécuter « en même temps », et à ce « en même temps » on a mis des guillemets TRÈS non anodin.

La plupart des fois où nous nous disons en train de faire du multitâche -où que quelqu’un d’autre le fait-, ce qui se déroule en réalité est un processus séquentiel. C’est-à-dire, nous ne sommes pas en train de faire plusieurs choses en même temps, mais nous passons d’une tâche à l’autre, ce qui est couramment appelé TASK SWITCHING dans les neurosciences.

Ce processus que nous imaginons en parallèle et multi-rail est en effet un couloir étroit où les choses passent une par une, et les réorganiser n’est pas gratuit. Alors, chaque changement ou switch de tâche entraîne un certain coût cognitif, car au cerveau on ne lui a pas fait de cadeau. Dans la plupart des scénarios possibles, la productivité se réduit en fonction du nombre de changements ou switches qui se sont déroulés; en prenant en compte que, lorsque la tâche devient de plus en plus complexe, la productivité diminue de plus en plus selon l’arrivée de chaque changement.  Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas des tâches plus « compatibles » d’aborder en parallèle, ou qu’il n’existe pas des gens qui sont plus forts en termes de « switch » (c’est-à-dire, des gens pour lesquels le coût de réorganiser l’attention est mineur), cependant, l’idée du « tout en même temps » continue à être une illusion.

La triste vérité est que la quantité de tâches que nous entreprenons de façon effective et efficace ne fait pas honneur à notre idée qui préconise que nous sommes tous des dieux de la productivité -sauf pour quelques personnes particulières– et que nous sommes capables de bien faire notre boulot pendant que nous écoutons le dernier album de Bowie, nous buvons du maté, nous lisons toutes les newsletters qui arrivent dans la boîte mail et nous répondons à un commentaire parmi les millions de réseaux sociaux auxquels nous sommes connectés tout le temps, pendant que nous essayons de faire tout ce tas de choses en même temps. En effet, nous tous qui sommes dans la trentaine, nous sommes la première génération qui s’est confrontée de manière si décisive à cette infime capacité de résister aux stimuli nouvOHHHHH UN PETIT OISEAUUUUUU.

L’inhibition de stimuli (non pertinents) est un processus qui fait partie des fonctions exécutives (avec capital dans le lobe frontal). Pour retrouver ce centre de contrôle, il suffit de prendre l’index (en fait, n’importe quel doigt, mais l’index marche très bien) et se gratter le pli du front. Cela fait trop info-pub des années ‘60, mais c’est là. (« Attends une seconde, Nick !! est-tu en train de me dire que c’est juste là où l’on trouve plusieurs choses qui font de nous des êtres humains ???? Tout à fait, Jenny !! »).

Cette partie du cerveau est relativement la plus récente en termes d’évolution. C’est justement ici où l’on trouve plusieurs des comportements caractéristiques de l’être humain : l’inhibition sociale, la prise de décision, la planification d’actions futures, le contrôle de l’action motrice, l’inhibition de stimuli non pertinents, l’attention, la mémoire de travail, la pensée abstraite, etc. C’est essentiellement ce qui -si l’on est en bonne santé- fait qui nous ne baissons pas notre pantalon dans la rue, que nous ne tapons pas quelqu’un qui n’est pas d’accord avec nous, que nous ne votons pas pour Donald Trump, ou encore que nous ne demandons pas catégoriquement au chauffeur du bus de le conduire à sa place.

Les fonctions d’inhibition de stimuli non pertinents et la planification sont dans ce cas là les plus intéressantes, car elles permettent de pouvoir mettre en œuvre des schémas d’action futures à partir d’un objectif défini. Par exemple, disons que l’on veut acheter une voiture. Tout ce qui suit ce raisonnement, c’est de la planification : quel sera le montant des échéances pour le crédit, combien vont-ils me reprendre mon ancienne voiture, combien d’échéances il me restera à payer, si je n’ai pas assez d’argent je pourrais travailler davantage, etc. Et de tout cela découle la conclusion, qui est une autre fonction du lobe frontal : la prise de décision. C’est-à-dire, la planification est à l’origine de la prise de décision. Chez les patients avec des atteintes frontales, notamment des hypoperfusions frontales (absence d’irrigation sanguine dans ce secteur) on voit des difficultés dans la prise de décision, la planification, l’empathie, la mémoire de travail; etc.

Mais, à quoi sert-elle l’inhibition ? et bien, avec la pensée abstraite (interprétation des modèles de langage complexe, les métaphores, concepts de caractère non matériel, etc) elles nous aident à accomplir deux choses :

  1. Faire une analyse appropriée des situations : l’inhibition donne suite au raisonnement complexe. Cela veut dire que la première impulsion humaine est une impulsion sans analyse, une impulsion brute, dans laquelle les comportements des autres nous provoquent juste certaines sensations de nature instinctive. L’inhibition permet de freiner ces impulsions et nous donne de la place pour interpréter les actions et les intentions d’autrui d’une manière davantage rationnelle. J’avais vu un patient hospitalisé après avoir eu un traumatisme cranio-cérébral (TCC) avec un trouble de l’inhibition -comme tous les patients atteints d’un TCC- et à chaque fois qu’une infirmière venait pour lui faire une injection, où qu’un médecin passait le voir, il avait tendance à les taper sans même dire un mot. Comme un chien qui se sent menacé et essaye de mordre… la même chose arrivait avec ce patient-là (parfois littéralement).
  2. Soutien des processus attentionnels (apprentissage, concentration) : Normalement, lorsque nous travaillons ou exécutons des activités qui nécessitent une certaine quantité de concentration, nous nous appuyons sur des processus inhibitoires, mais POURQUOI ? Pendant que nous travaillons il y a un tas de choses qui se passent autour de nous, des gens qui parlent, des téléphones portables qui sonnent, des collègues qui nous distraient, des questions posées à une autre personne, etc. Tous ces phénomènes fonctionnent comme des stimuli non pertinents, des événements auxquels on ne devrait pas faire attention puisque notre concentration est focalisée ailleurs. A ce moment-là on est en train d’inhiber des stimuli non pertinents, on accorde la priorité à chacun des événements qui se succèdent et on les inhibe.

Sans un bon fonctionnement frontal, c’est l’environnement qui détermine ce qui passe et ce qui ne passe pas par cet entonnoir limité attentionnel et on finit par être des esclaves du milieu, en laissant la distraction prendre le relais et piloter ce catamaran (?), à la place de la concentration qui devrait être responsable.

Tout cela ne veut pas dire que nous soyons complètement incapables d’exécuter plusieurs tâches en parallèle, mais que l’on devrait probablement apprécier un peu moins la capacité de faire beaucoup en même temps et apprécier un peu plus la capacité à élaborer des schémas d’action basés sur des priorités, ce qui permet la concentration sur une tâche spécifique. Un petit peu de planification et d’introspection, sans rien casser, que cela plaise ou non à mon ami et au mec des ressources humaines qui est fan du mot « multitâche ».

Une fois compris cela, ce qui me reste à faire et à comprendre, c’est d’abord si l’Univers est capable de détester quelqu’un et notamment s’il me déteste. Car en étant si concentré pour écrire cet article, je néglige tout stimulus externe, y compris des odeurs et des bruits, jusqu’à ce qu’ils dépassent mon seuil d’attention urgent et j’arrête tout pour répondre à un appel et je m’aperçois que la maison est pleine de fumée, encore une fois, et cette fois-ci je ne peux pas blâmer le multitâche mais l’inhibition frontale, cet alter-ego qui, par excès ou par défaut, détruit toutes mes théières.

Références de l’auteur : 

Source :  Article original rédigé par Rafael Agustin Aguero Sancho pour le site web El Gato y La Caja

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